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De 1878 à 1910

Les prémices : la sécurité alimentaire

Dans les années 1870, le phylloxera ravage le vignoble français. La vente de vins falsifiés, fabriqués à l’aide de raisins secs, de piquette, d’acide tartrique et de colorants est courante. Le lait lui aussi est truqué, mouillé abondamment, et conservé par ajout d’antiseptiques variés.

Les pouvoirs publics, inquiets des dangers pour la santé, ne disposent jusqu’à présent, pour lutter contre les fraudeurs, que de moyens précaires dont la dégustation et le flagrant délit constituent l’essentiel. Ils demandent aux chimistes de leur fournir les armes nécessaires et Albert Gigot crée à Paris, par arrêté préfectoral du 16 septembre 1878, un Laboratoire Municipal de Chimie dont la direction est confiée à Charles GIRARD .

Fondé en octobre 1878 comme annexe du service de la dégustation de la préfecture de police(1) , installé dans les anciennes écuries de la caserne de la Cité, il organise la lutte contre la fraude de toutes denrées alimentaires, faisant appel aux ressources nouvelles de la science.

Par délibération du 27 décembre 1880 le Conseil municipal décide son ouverture au public et la création en son sein d’un service d’inspection. Ces mesures sont rendues rapidement effectives par arrêté du préfet Louis Andrieux du 10 février 1881. Le Laboratoire, qui ne disposait au 1er mars 1881 que d’un chef et d’un sous-chef de laboratoire, de deux aides chimistes et d’un garçon de laboratoire, dut faire face dès cette ouverture aux exigences du public en examinant les échantillons remis. Trente-deux inspecteurs (vingt nommés le 17 mars, douze le 9 juillet) complétèrent son effectif.

Les analyses sont divisées en deux catégories, les unes dites qualitatives, gratuites, les secondes quantitatives et payantes selon un tarif variable en fonction de leur nature.

Les attributions du Laboratoire municipal, limitées d’abord à Paris, sont étendues à tout le département de la Seine par délibérations du Conseil Général de la Seine du 21 décembre 1887 et du Conseil municipal de Paris du 31 décembre 1887.

Il s’entoure bientôt d’un "conseil scientifique", savoir «une commission constituée avec mission d’étudier les procédés d’analyses employés au Laboratoire Municipal de Chimie et de déterminer la valeur scientifique des méthodes usitées» (arrêté préfectoral du 20 mai 1889) qui comprend quatre membres de l’Académie des Sciences – le premier nommé est Louis Pasteur – et le Président du Comité consultatif d’hygiène de France, Doyen de la Faculté de médecine de Paris, tous membres du Conseil d’Hygiène, assistés de Louis Lépine, Secrétaire Général de la Préfecture de Police, «qui remplira les fonctions de Secrétaire de la Commission avec voix consultative seulement».

Le Laboratoire montre un souci pédagogique à l’égard des commerçants en leur expliquant simplement les méandres de la législation sur les falsifications et le fonctionnement pratique du Laboratoire municipal en la matière par un ouvrage clair et bien référencé(2) .

Lors de l'exposition universelle de 1900 le Laboratoire procède à l'analyse des différents vins exposés en provenance de tous pays.

La loi du 1er août 1905 fera de la Répression des Fraudes un service d’État et lui confiera la réalisation des prélèvements. Le Laboratoire municipal, agréé par le ministère de l’Agriculture, conservera sa mission d’analyses.

Tout ne passe pas facilement…

Dès ses débuts le Laboratoire, dévoilant les fraudeurs de façon savante et objective, se trouve en butte à des attaques, certains en venant à plaider un «droit à l’impunité dérivant du droit que le commerçant aurait de ne pas connaître la mauvaise qualité de ses marchandises», théorie heureusement repoussée par les tribunaux comme par le législateur(3) .

Ch. Girard, s’adressant au préfet de police, répond que, «aux négociants qui se plaignent des jugements et trouvent mauvais qu’on fasse connaître la qualité des marchandises aux intéressés, […] le laboratoire municipal leur est ouvert, et ouvert gratuitement comme à tout le monde»(4) ; d’autre part il se félicite «d’avoir coopéré à amener ces modifications favorables dans l’alimentation des classes ouvrières, car, par une coïncidence déplorable, mais fatale, les ouvriers qui, plus que personne, ont besoin d’une nourriture fortifiante et saine, sont forcés d’acheter bon marché et ce sont eux surtout qui consomment ces mélanges, ces "imitations" que l’autorité s’efforce ou de proscrire, ou de faire vendre sous la dénomination qu’ils méritent.»(5) .

Cette action ne se limite pas aux produits alimentaires : elle concerne aussi l’étamage des ustensiles de cuisine(6) , la coloration des jouets d’enfants(7) ou les produits de parfumerie(8) .

La curiosité et la passion scientifique de Ch. Girard ne s’arrêtent pas à l’application en France des analyses chimiques à toutes sortes de produits de consommation. Ainsi il rapproche les lois française, anglaise et allemande sur les falsifications des matières alimentaires(9) ; il s’intéresse à l’application des techniques photographiques à l’observation de préparations(10) , ou encore à des «expériences sur l’emploi de la lumière électrique dans les théâtres»(11) .

Nouveau défi : la protection contre les risques d’incendie

Une actualité dramatique va bientôt conduire le Laboratoire à affirmer sa compétence dans ce dernier domaine.

Après l’incendie de l’Opéra Comique pendant une représentation du premier acte de Mignon le 25 mai 1887, incendie provoqué par une défectuosité de l’éclairage au gaz de la herse située au-dessus de la scène et qui provoque quatre-vingt quatre morts(12) , le Laboratoire est chargé du contrôle de l’application de l’ordonnance visant l’emploi de la lumière électrique dans les salles de spectacle. Il étudie l’inflammabilité des corps par l’étincelle électrique et recherche des procédés d’ignifugation des décors et accessoires de théâtre qui seront ensuite imposés par la réglementation. Sapeurs-Pompiers et architectes de la Préfecture assurent les contrôles complémentaires pour la sécurité du public.

Pendant la «terreur verte»

Face à la multiplication d’attentats anarchistes qui ont marqué la fin du XIXe siècle, le Laboratoire municipal est appelé à jouer un rôle essentiel. Il a ainsi eu à examiner plus de 100 affaires importantes d'incendies, engins explosifs et explosions "par faits anarchistes" de 1882 à 1900(13) . Le développement de la «terreur verte» qui s’est emparée de Paris (verte est la couleur de la poudre utilisée dans la plupart des engins déposés par les anarchistes - Ravachol, Henry, Vaillant - qui utilisent aussi la "dynamite") conduit à créer au sein du Laboratoire, le 1er avril 1893, un service des explosifs chargé de neutraliser et de détruire les engins dangereux (y compris les obus de la guerre de 1870 retrouvés au cours de terrassements). Une permanence est organisée de jour comme de nuit pour effectuer les enquêtes après attentats par explosifs ou explosions accidentelles. Les quatre premiers artificiers s’illustrent en transportant sans accident les nombreux engins jusqu’aux quatre bastions situés sur les fossés de fortification qui entourent la capitale.

Les "services techniques spéciaux" assurés par le Laboratoire Municipal

On ne saurait clore ce chapitre sans évoquer les multiples missions confiées au Laboratoire dans cette période qui suivit immédiatement sa création(14) : ainsi le contrôle et la surveillance des eaux potables consommées à Paris et dans le département de la Seine, l'inspection des dépôts d'eaux minérales et des fabriques d'eaux gazeuses, l'inspection des débits de pétrole et d'hydrocarbures, le contrôle du gaz d'éclairage, celui des matières détonante(15) , les enquêtes premières sur explosions accidentelles ou encore la recherche de causes d'infection des habitations(16) , etc. sur un territoire vaste même s'il était naturellement moins urbanisé, le tout avec un personnel limité (68 chimistes et employés en 1899(17) ) et dans une installation inadaptée aux développements des tâches confiées au Laboratoire(18) .

Une expertise sollicitée

On notera que, dès ses débuts, le Laboratoire s’est vu confier les enquêtes techniques d’une grande variété d'accidents, ainsi : incendie d’une forêt par des pétards de chemin de fer ; accident causé par l'électricité à l'usine de caoutchouc de Puteaux ; explosions dans les égouts par suite de la présence de matières volatiles : éther, essences, etc. ; explosions par suite de la décomposition d'amas de corps organiques, etc(19) ;il a eu à donner son avis dans l'asphyxie de M. Zola décédé le 29 septembre 1902 dans sa maison de Médan, à l'époque en Seine-et-Oise(20) .

De telles missions ne furent pas limitées au département de la Seine. Ainsi Ch. Girard fut appelé pour expertise après l'explosion du 2 mars 1901 qui fit quatre victimes à la dynamiterie de Cugny, située dans le canton de Nemours, au sud de la Seine-et-Marne; et même à Châteauroux à la suite d’un incendie causé par un feu d'artifice(21) .

On trouve même mention d'une mission de niveau national, intéressant les échanges avec l’étranger, confiée par le Ministre du Commerce "de procéder à l'examen de toutes les spécialités pharmaceutiques destinées à l'importation dans des pays signataires de conventions spéciales" passées avec la France "et de vérifier la conformité de leur composition avec celle déposée à l'appui de la demande d'introduction dans les pays étrangers"(22) .

Cet accroissement considérable des missions du Laboratoire n’est pas sans soulever d’autres difficultés. Ainsi, si son installation matérielle s'est améliorée en 1901, "elle n'est pas encore en rapport avec l'extension qu'il prend chaque jour"(23) .

1) Premier rapport d’activité du Laboratoire municipal (page 5), Paris 1882 ; en sont également extraits les informations des paragraphes suivants

2) HUET-DESAUNAY, Le Laboratoire Municipal et les falsifications, Paris 1890

3) Rapport d’activité précité (page 19), Paris 1882

4) Ibid. (page 18)

5) Ibid. (page 18). Pour une connaissance approfondie de ces questions et du rôle joué par Ch. Girard et le Laboratoire Municipal on consultera avec profit : Alessandro Stanziani, Histoire de la qualité alimentaire (XIXe – XXe siècle), Seuil, Paris 2005

6) Ibid. (pages 413 sqq) ; "Sur 38 échantillons d’alliages employés pour la poterie d’étain nous en avons trouvé […] 21 renfermant plus de 10 % de plomb." (page 414)

7) Ibid. (page 417 sqq) ; Sur "74 échantillons de jouets 52 contenaient des matières toxiques" et : "Nous avons constaté la présence de l’arsenic sur des papiers verts collés autour de mirlitons et sur des papiers verts entourant des surprises, alors que des sucreries étaient collées à même sur ces papiers."(page 424)

8) Ibid. (pages 485 sqq)

9) Ibid. (pages 525 sqq) : les textes sont donnés, traduits en français, avec quelques explications.

10) Ibid. (pages 497 sqq)

11) Ibid. (pages 509 – 510)

12) Source : Wikipedia (Théâtre national de l'Opéra-Comique)

13) Préfecture de Police / Laboratoire Municipal de Chimie de la Ville de Paris et du Département de la Seine / Paris 1900 (ch. X, page 70)

14) Ibid. (ch. VI, pages 35 à 42)

15) sur la base de quatre ordonnances du préfet de police, ainsi par exemple celle du 7 juin 1856 concernant les feux d'artifice, la vente et le tir des pièces d'artifice sur la voie publique (HUET-DESAUNAY, ouvrage précité, ch XIV, pages 130 à 138)

16) "de 1895 à 1900 le LMC a fait plus de 30 visites de maisons infectées par des émanations d'oxyde de carbone ou par des vapeurs délétères ; ces visites ont toutes donné lieu à une expertise et un rapport" (Préfecture de Police / Laboratoire Municipal de Chimie de la Ville de Paris et du Département de la Seine / Paris 1900, ch. X)

17) Ibid. (page 7)

18) Ibid. (chapitre VII, page 43)

19) Laboratoire Municipal et Départemental : organisation et fonctionnement / 1905 /ouvrage non imprimé (pages 104 à 107)

20) Ibid.

21) Préfecture de Police / Laboratoire Municipal de Chimie de la Ville de Paris et du Département de la Seine / Paris 1900 (ch. X)

22) Le Laboratoire Municipal de Paris / Melun 1915

23) Laboratoire Municipal et Départemental : organisation et fonctionnement / 1905 /ouvrage précité (page 66)

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